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[Expérience sociale] Le surprenant effet Asch

Aujourd'hui, on va tenter de répondre à une question toute bête. Quand je dis une question toute bête, c'est VRAIMENT une question toute bête. Du genre : "Voici un segment, parmi les trois propositions suivantes, quel segment a…

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Aujourd'hui, on va tenter de répondre à une question toute bête.
Quand je dis une question toute bête, c'est VRAIMENT une question toute bête.

Du genre : "Voici un segment, parmi les trois propositions suivantes, quel segment a la même longueur que lui ?"

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Vous avez trouvé la bonne réponse ? Bravo !
...mais sachez que c'est fait pour ! En gros, le taux de bonne réponse à une telle question dépasse les 99 %.
C'est plutôt rassurant.
(et on va dire que les rares cas restants sont des trolls ou qu'ils ont de sérieux problèmes de vue)

Oui, mais voilà. Comme on est un peu tordus dans notre tête, on va mener une petite expérience sociale...

Prenons neuf complices et mélangeons-les avec une dixième personne. C'est le comportement de ce seul sujet qui sera étudié et, évidemment, le pauvre ne se doute de rien1. Appelons-le Carapuce, parce que ça en jette un max comme prénom.
(si j'ai un fils, un jour, je l'appellerai comme ça)

Posons maintenant la fameuse question au groupe et arrangeons-nous pour que Carapuce fasse partie des derniers à prendre la parole2.
À cette question dont la réponse semble évidente, nos compères vont pourtant tous donner des mauvaises réponses. Quand vient le tour de Carapuce de parler, le voilà bien embêté ! Il était pourtant sûr que la bonne réponse était la A... Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à dire que c'est la C ?!
Notre sujet est ici confronté à un vrai dilemme : doit-il aller contre l'opinion de tous et donner la bonne réponse, au risque de passer pour un fou auprès de tout le reste de l'assemblée ? Ou, au contraire, doit-il se conformer à la réponse donnée par le plus grand nombre, quitte à renier sa propre opinion sur le sujet ?

C'est cette expérience que Solomon Asch (1907 - 1996) , un psychologue américain né à Varsovie3, a mis sur pied pour démontrer l'influence du groupe sur les décisions d'un individu.

Afin d'obtenir des résultats scientifiquement recevables, il mena ainsi, entre 1951 et 1955, des dizaines de mises en situation similaires, en faisant simplement varier certains facteurs : le nombre de participants dans le groupe, le nombre de mauvaises réponses données avant que le sujet testé soit interrogé, la difficulté de la question posée, etc.

Les résultats d’Asch sont sans appel : 31,8 % des réponses sont erronées face à une majorité de trois personnes4. 31,8 % !!! Ce résultat illustre le principe du conformisme, cette pression sociale qui influe sur le comportement et la pensée des individus5.

Pire ! Lorsque, à la fin de l'expérience, on informe les sujets qu'ils ont été dupés, certains disent avoir cru la majorité, tandis que d’autres expliquent avoir cédé sans être convaincus. Ou bien, certains doutent de leurs propres capacités... Cette tension peut aussi se rencontrer dans ce genre d'expériences sociales, comme celle de Milgram par exemple... Difficile d’expliquer nos réactions !
(ou, dit dans un langage plus "sociologique", résoudre une éventuelle dissonance cognitive n'est pas si aisé...)

L'enseignement de cette expérience est fondamental. Environ un tiers des réponses critiques se conforment à la majorité dans ces conditions.
On est en présence ici de deux types de dépendance6 :
- la dépendance informationnelle, celle qui conduit au conflit cognitif du sujet. L'importance numérique de la majorité, le fait que cette majorité soit unanime ou non, sont autant de facteurs qui influent plus ou moins le sujet et qui remettent en question ses propres convictions.
- la dépendance normative, celle qui conduit au conflit motivationnel. Ici, le sujet prend conscience que, s'il maintient la bonne réponse en dépit de l'avis contraire de la majorité, il devra faire face à un possible rejet social7. Eh oui... l'adhésion à un groupe est subordonnée à l'adhésion aux normes de ce groupe...

Et encore, les expériences menées par Asch confrontent un sujet avec des inconnus... Imaginez un peu qu'on le confronte plutôt à des personnes faisant figure d'autorité (un leader politique, un patron d'une entreprise, un intellectuel, un chef de famille,...) ou ayant une étendue d'action supérieure (les médias de masse), et vous aurez une petite idée de l'impact d'autrui sur notre façon de penser.

Put***, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le nombre 1984 qui me vient immédiatement en tête...

la-guerre-c-est-la-paix

Au final, on peut se poser légitimement la question : un individu peut-il avoir ses propres convictions ? Ce qu'il croit être des convictions, n'est-ce pas tout simplement la résultante d'une certaine forme de manipulation sociale ? Du coup, la démocratie est-elle légitime8?
Que de questions, que de questions...

...

Vous avez 4 heures !

Notes

  1. Le protocole publié en 1955 comporte dix-huit essais, dont douze où la majorité donne une réponse fausse. Les autres essais entretiennent la crédibilité du groupe.
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  2. La série principale réunit 123 étudiants masculins de trois établissements. Cet échantillon ne représente donc pas toute la population.
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  3. Asch arrive aux États-Unis en 1920, puis obtient son doctorat à Columbia en 1932. Il enseigne notamment à Swarthmore avant de rejoindre l’université de Pennsylvanie en 1972.
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  4. Dans la série principale, le taux atteint 36,8 %. Ajouter des opposants au-delà de trois augmente ensuite peu la conformité : la relation n’est pas simplement proportionnelle.
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  5. Environ un quart des participants ne suivent jamais la majorité erronée. L’étude met ainsi en évidence des résistances autant qu’une influence.
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  6. Morton Deutsch et Harold Gerard publient en 1955 une étude distinguant les influences normative et informationnelle. Cette distinction aide à interpréter les réponses, sans attribuer automatiquement un même motif à tous les participants.
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  7. Deutsch et Gerard comparent notamment des réponses publiques et anonymes. Leur étude constate encore des erreurs sous influence lorsque la pression normative est largement réduite : le désir d’approbation n’épuise donc pas l’explication.
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  8. Cette question politique dépasse le résultat expérimental. Asch souligne lui-même les capacités d’indépendance et laisse ouvertes les comparaisons entre situations, cultures et personnalités.
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LA CONVERSATION CONTINUE

Vos commentaires.

10 commentaires
ColinT

Cela me conforte dans mes convictions.
Je suis convaincu, et cela est à contre-courant, que la démocratie n'est pas le meilleur système politique qui soit.

Le peuple :
- est influençable,
- ne sait pas forcément ce qui est bon pour lui

Non aux referendum à tout bout de champ, érigés comme parangon de vertu.

Je sais, en disant ça, ma dépendance normative en prend un coup, lol. Mais je suis persuadé d'avoir raison...

Ramzi

Pour ma part, la démocratie est un systéme sous-optimal car elle ne permet pas de respecter les opinions de tous, la fameuse "volonté générale" de Rousseau. Ainsi, quelle que soit l'issue d'un vote, il y aura toujours une part de la population qui y sera opposée.

Mais attention, ce n'est pas une raison pour laisser des "élites" décider à notre place, et ce même s'ils sauraient ce qui est bon pour nous. Le principe de Liberté qui nous est tant précieux ne nous le permettrait pas...

ColinT

En réponse à Ramzi

C'est justement ça qui m'interroge...
Pourquoi ne pourrions-nous pas faire confiance à une élite pour nous gouverner?

C'est tout le paradoxe français : on vénère des hommes providentiels (Napoléon, Charles de Gaulle), tout en refusant de de leur céder notre pouvoir de décision...

C'est justement parce que les élites dépendent des élections qu'elles ne peuvent pas gouverner correctement: leur choix sont sans cesse dictés par l'opinion du peuple (les sondages).
Ainsi, prendre des décisions impopulaires devient impossible !

Pourtant, il y a pleins de décisions impopulaires qui pourraient être prises... J'ai en tête les Etats-Unis et la suppression de la peine de mort ou l'interdiction du port d'armes... Ce seraient des bonnes décisions, pourtant trèèèès impopulaires !

K

Il faudrait toujours s'obéir avant d'obéir...

Jpv

En réponse à K

Moi, je me zob'éis toujours...

OK, je sors.